71.

71.
Maison abandonnée


Eux sont loin maintenant, et le logis demeure.
On dit qu'il est humide et par le temps miné :
Nul n'a compris, hélas ! qu'il se désole et pleure
Tous les êtres chéris qui l'ont abandonné.

Un lierre l'a couvert d'un manteau de verdure
Comme pour en voiler l'éternelle douleur ;
Nul ½il indifférent ne doit voir la blessure
Qui ronge lentement la maison jusqu'au c½ur.

Et souvent, dans les nuits où souffle la tempête,
Lorsque le vent s'attaque à ses murs crevassés,
La maison sent la mort qui passe sur sa tête
Et se dit que peut-être elle a souffert assez...

Quelquefois, cependant, l'abandonnée espère
Qu'ils n'ont pas oublié, qu'ils reviendront un jour,
Et voyant sous le vent trembler l'herbe légère :
« Les voilà, pense-t-elle, enfin c'est le retour ! »

Mais le jour a passé, déjà le soir est proche ;
Personne n'est venu, ce n'était rien encor.
De l'angelus au loin, grave, tinte la cloche,
Et la vieille maison pleure son bonheur mort.

Puisque ceux qu'elle aimait déjà l'ont oubliée,
Puisqu'ils ne songent plus au vieux foyer noirci
Dont la vie à la leur est à jamais liée,
Le reste des mortels peut l'oublier aussi.

Elle n'abritera désormais plus personne
Et demeurera seule avec leur souvenir,
Car elle ne veut pas qu'un autre pas résonne
Aux lieux où son amour n'a pu les retenir.




Alice de Chambrier
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# Posté le mercredi 11 novembre 2009 11:09

70.

70.
Les cauchemars... au placard !

Le soir, dans le noir,
Il est des monstres qui viennent me voir
Car ils espèrent bien me faire peur.

Quand c'est un dragon vert
Qui vient me voir
Avec ses narines fumantes et son air méchant
Je l'image en rose bonbon
Et en caleçon à petits c½urs

Quand c'est un méchant loup
Qui vient me voir
Avec ses griffes et ses grandes dents
Je l'imagine en danseuse espagnole
Avec des chaussures à claquettes et des castagnettes.

Quand c'est une sorcière
Qui vient me voir
Avec son nez crochu et son chapeau pointu
Je l'imagine en petit rat de l'opéra
Avec un tutu et des ballerines.

Quand c'est un ogre
Qui vient me voir
Avec son grand couteau et sa fourchette
Je l'imagine en bébé Cadum
Avec une couche et une sucette.

Quand c'est un fantôme
Qui vient me voir
Avec son drap blanc et ses houhou
Je l'imagine en costume d'Elmer
A carreaux de toutes les couleurs.

Le soir quand il fait tout noir
Il est des monstres qui viennent me voir
Mais à moi ils ne me font pas peur.

Allez hop dans le placard les cauchemars !

Marie-Hélène LAFOND

# Posté le samedi 31 octobre 2009 09:27

69.

69.

Sérenades


S'il vous fallait un c½ur, mignonne,
Un c½ur pour vous aimer beaucoup,
Le mien n'appartient à personne,
Il vous aime par dessus tout.

S'il vous fallait un c½ur, mignonne,
Un c½ur à vous, tout entier
Le mien n'appartient à personne
Un mot de vous peut le lier.

S'il vous fallait un c½ur, mignonne,
Un c½ur pour vous en amuser
Le mien n'appartient à personne
Il est à vous pour un baiser.

S'il vous fallait un c½ur, mignonne,
Un c½ur pour après l'oublier
Le mien n'appartient à personne
Vous pouvez le mystifier.

Mais pourtant, sachez-le, mignonne,
Si ce c½ur était méprisé
Il ne croirait plus en personne
Car du coup vous l'auriez brisé.


Alice de Chambrier

# Posté le vendredi 09 octobre 2009 07:24

Modifié le vendredi 09 octobre 2009 07:36

68.

68.



La Courbe de tes yeux



La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu
C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu.

Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,

Chasseurs des bruits et sources des couleurs,
Parfums éclos d'une couvée d'aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l'innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.


Paul Eluard

# Posté le mercredi 23 septembre 2009 10:04

Modifié le mercredi 23 septembre 2009 10:16

67.

67.




L'homme à la belle voiture
et le suceur des épluchures



Au pied d'un réverbère
Aveugle, sans lumière,
De mes mains comme d'ordinaire,
Je remue, révise les ordures,
De ma poubelle que
Je ne possède pas.
Je suce librement les épluchures.
Cela constitue ma nourriture.
Vient un monsieur, gros,
Scintillant, comme il faut.
Il gare sa très belle voiture,
Une décapotable, le toit ouvert,
En face de mon lampadaire.
Il descend, et bien fier,
Il claque fort sa portière.
La tête au ciel, le nez en air,
Les pieds à peine sur terre,
Il fait les cents pas du jour,
Près de moi, aux alentours,
Sur mon trottoir, en ses bordures.
Au bruit agaçant de ses chaussures,
Je lève ma tête pour voir la créature,
Arrogante, cheveux frisés sans coiffure ;
Cheveux mouillés de quelqu'un
Qui vient de prendre une douche,
Un cigare au coin de la bouche,
Fringuée en costume de dimanche,
Et qui sent un agréable parfum.
Le teint frais, les joues tombantes,
La patate sent le rôti, bien contente,
Rassasiée, distraite et rotante
Moi qui ai toujours faim,
Qui erre la nuit et le matin,
Je suis très maigre, tel un clou,
Mes cheveux sont sales, pleins de poux,
Je suis loin des hommes, et de leur ville.
Dérangé par ce nanti qui semble tranquille,
Mon visage tout barbouillé,
Mes yeux bien écarquillés,
De colère je hurle,
Et à ma poubelle
Je donne des coups de poings.
A quelques pas, pas très très loin,
Couche un chien, mon ami du coin,
Avec qui je partage soi disant mon pain,
Et lui, bien sûr, fait de même du sien.
Il entend ma voix,
Accourt et aboie.
La grosse patate abasourdie,
Panique, ouvre grand les yeux,
La bouche, et crie :
« Ma belle ! Le fantôme ! ça ... ça existe ! »
Et il tombe devant sa voiture
Dedans, une fille, une adolescente,
Très jeune, très ravissante,
Peigne sa longue chevelure,
Et de tout son c½ur elle rit.



# Posté le samedi 19 septembre 2009 06:55

Modifié le samedi 19 septembre 2009 08:03